Par Eric Pedersen, Directeur des investissements responsables chez Nordea Asset Management
Les arguments en faveur de l’investissement axé sur la durabilité (également appelé «ESG»), en particulier dans le cadre de la transition énergétique, sont moins cycliques qu’il n’y paraît.
Si les revirements politiques aux États-Unis et les hésitations réglementaires en Europe ont fait la une des journaux, des technologies telles que l’éolien, le solaire et les BESS (solutions de stockage par batteries à l’échelle du réseau) deviennent discrètement le moyen le moins coûteux et le plus rapide d’augmenter l’offre d’électricité pour les ménages, les transports, les centres de données et un nombre croissant de processus industriels. Même — de manière peut-être paradoxale — les champs pétroliers (voir : Texas 1).
Dans le même temps, notre expérience montre que le niveau minimal implicite d’exigence des investisseurs en matière de droits humains, ainsi que leur intérêt pour les solutions fondées sur la nature, la circularité et autres thématiques similaires, sont plus élevés que ce que reflètent nécessairement les flux agrégés par grandes catégories de produits ou les seuls labels.
Enfin, en particulier pour les investisseurs institutionnels, un programme robuste de stewardship (engagement actionnarial et exercice actif des droits de vote) est devenu un sine qua non, et donc un facteur déterminant dans la sélection des gérants.
Certes, nous ne sommes plus dans l’âge d’or de 2020 et 2021, où presque toute stratégie d’investissement estampillée « ESG » attirait d’importants flux de capitaux. La vague actuelle de demande pour des solutions durables est plus discrète, mais aussi plus exigeante envers les sociétés de gestion, qui doivent être en mesure de démontrer que leurs propositions sont solidement fondées et cohérentes au regard des attentes des investisseurs.
Cette maturation de l’ESG ne doit donc pas être interprétée comme un recul des ambitions en matière de durabilité, mais plutôt comme le signe d’un déplacement de l’attention, au-delà des labels et des intrants, vers ce qui importe réellement aux investisseurs de long terme — à savoir les résultats concrets en termes d’impact réel, d’intégrité réputationnelle, ainsi que de profil risque/rendement.
Obtenir des résultats concrets dans le monde réel
Cette évolution de l’ESG et les performances récentes (le S&P Global Clean Energy Transition Index a progressé de 44 % en 2025, surperformant nettement la hausse de 16 % du S&P 500 Index. Il dépasse également le gain de 11 % du S&P Global Oil Index) ont accru l’appétit pour des stratégies climatiques ciblant des résultats tangibles dans l’économie réelle.
Si les récents changements de politiques — notamment aux États-Unis — ont généré des incertitudes à court terme, la décarbonation demeure une mégatendance mondiale appelée à perdurer au cours des prochaines décennies, en partie grâce à des fondamentaux économiques de plus en plus favorables. Toutefois, toutes les trajectoires technologiques ne se valent pas, et les marchés continuent de mal valoriser les stratégies de transition crédibles mises en œuvre par les entreprises.
Les services publics (utilities) sont aujourd’hui sous les projecteurs, alors que la production d’électricité connaît une transformation profonde à l’échelle mondiale. Celle-ci est alimentée par la forte hausse de la demande d’électricité liée à l’électrification générale de nos économies et — à la marge — par la croissance des centres de données alimentant l’IA, le cloud, etc. Satisfaire ces besoins énergétiques croissants sans provoquer une augmentation catastrophique des émissions de gaz à effet de serre dépendra, et sera en partie stimulé, par une décarbonation accrue, d’autant que nombre des plus grandes entreprises technologiques mondiales restent engagées en faveur d’objectifs ambitieux en matière d’électricité propre.
Parmi les utilities, l’entreprise allemande RWE apparaît comme l’un des bénéficiaires clés de la transition énergétique et de la quête d’indépendance énergétique européenne, en combinant une sortie déterminée du charbon avec le déploiement massif de capacités renouvelables. Grâce à un engagement actionnarial soutenu, nous avons appuyé les efforts de l’entreprise pour accroître ses capacités propres et renforcer la crédibilité de ses objectifs fondés sur la science.
L’importance du « systems stewardship »
L’engagement auprès d’entreprises opérant dans des secteurs à fortes émissions, tels que les utilities, est essentiel pour réduire les émissions, y compris celles de méthane, qui représenteraient environ 30 % du réchauffement climatique actuel 2. Si l’engagement individuel peut influencer significativement le comportement d’une entreprise, les défis systémiques comme le méthane sont particulièrement efficaces lorsqu’ils sont traités par une action coordonnée des investisseurs sur l’ensemble des chaînes de valeur concernées.
C’est pourquoi les coalitions d’investisseurs et les initiatives d’engagement collectif demeurent des leviers puissants pour générer des changements concrets. Depuis 2022, nous avons piloté un programme d’engagement collaboratif avec de nombreux investisseurs partageant les mêmes vues afin de favoriser des réductions substantielles des émissions de méthane dans les secteurs de l’énergie, des utilities et de la gestion des déchets.
Au-delà du dialogue avec les entreprises, cela a également nécessité des échanges avec les décideurs publics afin de rappeler que le cadre dans lequel les entreprises prennent leurs décisions d’investissement doit rester aussi favorable et prévisible que possible. À titre d’exemple, un groupe de 44 investisseurs de premier plan représentant plus de 4 500 milliards d’euros d’actifs sous gestion a récemment appelé la Commission européenne, le Parlement européen et les États membres de l’UE à maintenir et à mettre en œuvre rapidement la réglementation européenne sur les émissions de méthane, annoncée de longue date 3. Par ailleurs, Nordea, en collaboration avec des initiatives sectorielles telles que l’Institutional Investors Group on Climate Change (IIGCC) 4, a rencontré directement des responsables européens pour soutenir cette initiative.
Aplanir la voie pour les gagnants de demain
La volatilité réglementaire à court terme, telle que celle à laquelle sont confrontées aujourd’hui les entreprises et investisseurs sensibles aux enjeux de durabilité, est contre-productive, car elle crée du bruit et favorise la diffusion de narratifs négatifs opposant durabilité et compétitivité. En tant qu’investisseurs de long terme, nous savons qu’il ne peut y avoir de compétitivité durable sans durabilité. C’est le message que nous nous efforçons de transmettre — en phase avec une large majorité des détenteurs d’actifs que nous rencontrons — à nos entreprises en portefeuille, à leurs clients et fournisseurs, ainsi qu’aux décideurs publics concernés.
Les gagnants de demain seront les entreprises et les investisseurs capables d’anticiper, de maintenir une direction stratégique cohérente et de ne pas se laisser distraire par des tendances changeantes.
Toute référence aux entreprises ou aux investissements mentionnés ne doit pas être interprétée comme une recommandation d’achat ou de vente, mais est fournie à des fins d’illustration. La valeur de votre investissement peut fluctuer à la hausse comme à la baisse, et vous pourriez perdre tout ou partie du capital investi.